Le corps a ses raisons

_  » VOUS PENSEZ QUE JE POURRAIS ?

_ Je vous aiderai. Il faut passer un diplôme. Il y a beaucoup de choses à apprendre.
_ Mais ce qui ne s’apprend pas ? La sérénité. La patience.
_ Détrompez-vous. La sérénité, comme vous dites, je l’ai acquise et c’était le plus difficile.
_ Je ne peux pas vous imaginer autrement.
_ J’étais coléreuse, violente même. Avant.
_ Avant de travailler ?
_ Avant d’être opérée.  »
Elle tient mon regard dans le sien.
 » J’ai été opérée deux fois. Un cancer du sein.  »
Pas dans ce corps solide et chaleureux ! Pas possible que la mort ait pu entrer dans son corps à elle aussi. Des larmes coulent le long de mon nez.
 » C’était il y a dix ans. J’étais encore jeune. Je l’ai pris très mal. Je me sentais abîmée, moralement aussi. Je ne rêvais que de redevenir comme j’étais avant. Je n’imaginais pas que je pouvais devenir infiniment mieux.  »
Je lui dis que je ne comprenais pas. Alors elle raconta comment à partir de son corps diminué, elle avait bâti un corps forterese.
Après son opération elle ne pouvait ni tousser, ni parler, elle pouvait à peine respirer sans avoir mal. Elle souffrait de douleurs vives et constante à l’épaule, au bras, à tout le côté gauche. Impossible d’amener le bras en arrière.  » Quel besoin avez-vous de l’amener en arrière ? Cela ne vous suffit-il pas d’être vivante ?  » lui répondit son médecin.
Mais soumise à l’oppression de son corps, elle ne participait plus à la vie. Elle se sentait un être à part, humiliée, punie, seule avec sa douleur. Comme un animal dans un piège, elle ne voyait pas d’autre manière d’échapper à sa douleur qu’en se coupant de la partie souffrante, qu’en la laissant derrière elle.
Puis un jour elle lut un article signé L.Ehrenfried. On y parlait du corps non pas comme d’une machine maléfique qui nous tenait à sa merci, mais comme d’une matière souple, malléable, perfectible.

Ainsi à travers la méthode de Mme Ehrenfried, Suze L. cessa de ne penser qu’à son côté mutilé et se concentra d’abord sur son côté normal.
A l’encontre de la gymnastique classique qui cherche à développer des muscles déjà surdéveloppés, elle apprit des mouvements doux et précis qui l’aidait à se délier les muscles, à libérer une énergie qu’elle ne connaissait pas. Elle apprit qu’elle avait une épaule, un bras, un côté saint et fort, plein de possibilités qu’elle n’avait jamais soupçonnées. Elle apprit à se voir juste, sans illusions.
Au long de plusieurs mois de travail précis et intense, elle comprit que son « bon côté« , était meilleur qu’elle ne le croyait. Mais surtout elle découvrit que sa bonne épaule était liée par des nerfs, des muscles à l’épaule douloureuse, que ses côtes étaient reliées à une colonne vertébrale dont les vertèbres sont toutes articulées entre elles. Elle comprit enfin que cette énergie, ces courants de bien-être qu’elle sentait animer son bon côté pouvaient, devaient passer au côté blessé qu’il ne fallait pas laisser pour mort, mais faire vivre comme jamais auparavant il n’avait vécu.
Au début sa chair douloureuse résista, craignant de nouvelles souffrances, semblant vouloir rester à l’écart, en dehors de l’unité du corps. Elle s’acharna et bientôt son corps, conscient de ses menus progrès, gagna de la confiance. Il lui semblait même que c’était son corps qui allait au devant de la volonté qu’elle lui imposait. Bientôt ce fut son corps même qui sembla chercher à rétablir son unité, qui sembla savoir mieux qu’elle comment faire.

Extrait résumé et adapté du livre Le corps à ses raisons, de Thérèse Bertherat et Carol Bernstein.

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