Y a-t-il un devoir d’être heureux ?

Il existe des conceptions du bonheur condamnables par leur caractère foncièrement égoïste, voire mesquin. Tout au contraire ce soir je vous expose la vision d’Alain, une conception généreuse du bonheur.

CE QUE L’ON N’A POINT ASSEZ DIT, c’est que c’est un devoir aussi envers les autres que d’être heureux. On dit bien qu’il n’y a d’aimé que celui qui est heureux : mais on oublie que cette récompense est juste et méritée : car le malheur, l’ennui et le désespoir sont dans l’air que nous respirons tous ; aussi nous devons reconnaissance et couronne d’athlète à ceux qui digèrent les miasmes, et purifient  en quelque sorte la commune vie par leur énergique exemple. Aussi n’y a-t-il rien de plus profond dans l’amour que le serment d’être heureux. Quoi de plus difficile à surmonter que l’ennui, la tristesse ou le malheur de ceux que l’on aime ? Tout homme et toute femme devraient penser continuellement à ceci que le bonheur, j’entends celui que l’on conquiert pour soi, est l’offrande la plus belle et la plus généreuse.

 

Emile Chartier, dit Alain, Propos (1908-1919)
Gallimard,  » La Pléiade  » (1956) p. 473
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